Un récit-force pour la renaissance africaine: Le mythe du Roi décapité chez les Hunde du Nord-Kivu

  • 10 August 2016
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Dans son livre consacré à la paix que les femmes veulent à l’est de la République Démocratique du Congo[1], une reine de la tribu hunde du Nord-Kivu raconte le récit traditionnel du destin d’un de leurs rois décapité par des rebelles à la frontière de son royaume dont il voulait récupérer tout l’espace de fécondité et de rayonnement. Les faits se déroulent in illo tempore, en des temps mythiques où le territoire hunde n’avait rien de commun avec la petite et belle niche géographique du Masisi actuel où cette tribu est confinée. C’était un vaste, un immense domaine qui s’étendait jusqu’au cœur de la région ouest du Rwanda d’aujourd’hui. Dans les turbulences politiques suscitées par une rébellion qui risquait de lui faire perdre son pouvoir et son emprise sur une partie de ses terres, le Roi partit dans la zone troublée pour y rétablir la paix et garantir la cohésion de son royaume. Mal lui en prit. Il faut capturé et décapité par les rebelles.

Un récit-force

Nous dirions aujourd’hui qu’il s’agit là d’un acte ordinaire de la banalité des conflits politiques et des crimes qui émaillent la vie africaine dans des coups d’Etat et des révoltes violentes sans fin. Mais n’allons pas vite en besogne.

Les Hunde racontent que la tête de leur Roi entreprit un voyage retour vers sa capitale où sa communauté l’enterra dans la dignité et les funérailles royales à la hauteur de son rang. Sa tombe devint un haut lieu des rites vénérables où la mémoire vitale du peuple hunde reconstruit la grandeur et l’unité  de la communauté en se ressourçant constamment à ce récit fondateur du Roi décapité. C’est un récit dont il est d’ailleurs difficile aujourd’hui de savoir s’il s’agit d’un mythe qui fonde l’histoire ou de l’histoire qui construit un mythe dans l’imaginaire d’un peuple où s’exprime son identité dans un récit-force nourri par le limon d’un passé immémorial.

A mes yeux, l’important aujourd’hui n’est pas de savoir s’il s’agit d’un mythe ou d’un fait historique, ou même s’il est question d’un récit historique enjolivé et élevé au statut de légende qui se transforme en véritable mythe de génération en génération. L’important est ailleurs : il est dans la conviction  que  ce mythe donne à penser de nos jours, pour paraphraser le philosophe français Paul Ricœur. Il donne à réfléchir en ces temps de la renaissance africaine comme exigence et pouvoir de changer l’Afrique de fond en comble, positivement.

   Un mythe qui donne à penser sur la renaissance africaine

Quand j’ai demandé à Bernadette Muongo, Reine hunde, ce qu’elle pensait de ce récit-force du Roi décapité, elle m’a répondu, dans un sourire calme et serein :

  • On peut tout perdre, sauf la tête.

Elle rassemblait dans cette formule la leçon que tout membre de sa tribu devrait mettre au cœur de l’éducation des générations montantes à un moment où sa région, le Masisi, est devenue un champ de guerres à répétition et un champ de ruines psychiques et matérielles. En cette période de désespoir, de perte du courage d’être et d’effondrement de la force de croire en l’avenir, la tête est le dernier rempart pour la résilience.

Bernadette Muongo ajouta :

  • Il est indispensable d’investir dans l’énergie de nos têtes pour retrouver le pouvoir de construire l’avenir. C’est cela que veut dire à mes yeux le mythe de notre Roi décapité.

La bataille de la renaissance africaine a la tête comme enjeu

Dans les universités congolaises où j’enseigne, j’ai mis le mythe du Roi décapité au programme des débats avec mes étudiants et j’ai centré la discussion autour de la question suivante : « Que nous enseigne ce mythe pour le leadership que les générations montantes devraient promouvoir aujourd’hui dans le cadre de la renaissance africaine ? »

Les réponses à cette question m’ont impressionné autant par leur audace et leur maturité que par leur caractère souvent inattendu.

Quatre d’entre me semblent particulièrement dignes d’être partagées dans la situation actuelle de nos quêtes de la renaissance africaine dans nos pays. Elles mettent toutes la tête et les significations qui lui sont liées au cœur de la bataille pour construire l’Afrique nouvelle.  

Conscience historique et renaissance de l’Afrique

La première réponse énonce un principe de rupture et de continuité. La voici telle qu’elle fut crûment formulée par un de mes étudiants :

  • Il faut savoir décapiter les vieux dirigeants et construire de nouvelles logiques de vie sur le socle de leurs crânes.

Quand j’ai demandé à ce jeune quel était le sens de son affirmation, la réponse fut impressionnante de lucidité :

  • Les régimes politiques qui sont confrontés aux rébellions internes ou aux attaques externes nous obligent à réfléchir sur ce qui n’a pas marché en leur sein et de penser une nouvelle sagesse pour que les choses marchent autrement.
  •  
  • Vous voulez dire que l’échec est le fondement de la sagesse pour un nouveau destin d’une communauté humaine ?
  • C’est sûrement cela, dans une rhétorique plus belle que la mienne, sans doute.

Un autre étudiant a pris la parole pour insister sur le fait que l’histoire nous apprend plus par les échecs de ceux qui nous ont précédés que par leurs réussites :

  • Décapiter le Roi, c’est réfléchir sur ce que les rébellions contre lui nous apprennent, sur le long terme comme sur le court terme.
  • C’est-à-dire ?
  • Professeur, nous devons, nous jeunes, nous demander pourquoi l’Afrique est désespérante aujourd’hui. Qu’est-ce qui n’a pas marché dans nos vieux systèmes ? Pourquoi avons-nous été vaincus par l’Occident ? Quels traumatismes avons-nous subis ? Que devons-nous faire ici et maintenant pour que les choses marchent, pour que plus jamais ne nous arrive ce qui nous est arrivés dans notre histoire ? Il faut couper les vieilles visions du monde pour imaginer de nouvelles visions. Il faut une nouvelle pensée.

Une autre intervention dans le débat :

  • De manière plus immédiate au Congo, notre pays, nous devons répondre aux questions suivantes pour mieux construire la renaissance congolaise : Pourquoi Lumumba, Mobutu et Laurent-Désiré Kabila sont-ils morts ? Quelle fécondité leur mort comporte-t-elle pour aujourd’hui, si on lit leur vie et leur action selon le mythe du Roi décapité ? Qui a décapité ces « Rois » pour ainsi dire ? Quel avenir porte leur disparition ? De quelle nouvelle « tête » avons-nous besoin à partir de la leçon que la fin de leur vie nous donne ?

La réponse à ces questions est sans doute la suivante : de même que la décapitation du vieux système de l’Afrique traditionnelle pour la modernité occidentale doit nous donner à réfléchir pour féconder notre génie créateur, de même l’assassinat de Lumumba, l’assassinat de Kabila et la  mort pitoyable de Mobutu sont dotés d’une énergie mythique pour fonder la renaissance du Congo dans le monde. Nous devons utiliser nos têtes aujourd’hui pour découvrir cette fécondité.

On l’a compris : la tête est une grande métaphore pour la renaissance africaine. Elle désigne la capacité de réfléchir sur l’histoire africaine comme destin subi en vue de fonder une destinée africaine qui se construit sur l’intelligence de rompre avec les défaites de notre continent et  libérer le génie créateur des individus, des communautés et des peuples d’Afrique. Cela exige des révoltes pour changer les systèmes d’organisation sociale et faire émerger une nouvelle société. Dans le mythe du Roi décapité, les rébellions sont positives comme la mort du Roi lui-même dont le seul héritage est la tête, c’est-à-dire la capacité de réfléchir de manière critique et inventive. 

Faux-têtes

La deuxième interprétation du mythe du Roi décapité par mes étudiants m’a profondément secoué. Le jeune qui l’a formulée a dit :

  • Il faut couper les « faux-têtes.
  • Cela veut dire ?
  • Professeur, cela veut dire qu’il faut couper les « faux-têtes », ni plus ni moins.

L’étudiant n’a pas voulu en dire plus. Il m’a renvoyé à ma propre tête, directement. J’ai alors tenté de savoir ce que l’expression « faux-tête » signifie dans l’inventivité populaire d’où cette expression est sortie dans les milieux de jeunes de Kinshasa. J’ai alors rassemblé toutes les occurrences où je l’ai entendue cette expression et cela a donné les significations suivantes :

  • Est « faux-tête » l’homme qui donne de fausses réponses à de vraies questions de la société.
  • Est « faux-tête » l’homme qui se complait dans une vie superficielle dominée par les « on dit » et se conforme aux habitudes sociales dont il n’interroge pas les significations profondes pour l’élévation de l’intelligence individuelle et communautaire.
  • Est « faux-tête » un homme dont on  ne peut rien attende de solide ou de consistant.  Les musiciens congolais des années 1970 désignaient cet homme par l’expressions « gaillard zéro ». Le petit peuple utilisait d’autres formules : « moto pamba »(en lingala) ou « muntu wa tshianana »(en tshiluba), c’est-à-dire : un individu dans lequel il n’y a rien, une nullité en somme.
  • Est « faux-tête » un homme dont la rhétorique se gargarise de mots pompeux et d’expressions grandiloquentes qui chantent pour ne rien dire et cachent la vérité dans de mensonges éclatants.
  • Est « faux-tête » un homme que l’intérêt général du pays laisse de marbre et qui ne s’occupe que de la petite sphère de sa vie individuelle ou des intérêts claniques et tribaux.

Quand j’ai énuméré ces occurrences devant mes étudiants, c’est un concert d’acquiescements qui a suivi mon intervention.

  • Oui Professeur, au Congo et en Afrique, nous devons couper ces « faux-têtes », ici et maintenant.
  • Quand les « faux-têtes » dominent la vie d’un pays, tout est foutu. Il nous faut des « vraies-têtes ».
  • C’est ça la renaissance africaine, sans aucun doute : décapiter les faux têtes.

Devant cet acquiescement immédiat, j’ai compris que l’expression « faux-tête » ne renvoie pas seulement à tel ou tel individu précis, mais à une structure globale d’esprit et à un principe organisationnel de vie en société. Le leadership de la renaissance africaine, c’est l’émergence d’un système global de « vrai-tête » : des personnes qui pensent vrai, qui pensent juste, qui créent, qui innovent et établissent de la cohérence entre ce qu’elles sont, ce qu’elles disent, ce qu’elles rêvent et ce qu’elles font dans leur vie pour le bonheur de leur communauté, de leur pays, de leur continent et du monde.  Des inventeurs de l’avenir, des semeurs de vie nouvelle, des bâtisseurs de grandes ambitions pour le renouveau de la société.

Capital humain

La troisième interprétation du mythe a été proposé par un étudiant qui a repris un texte tiré de l’avant-propos du livre Leadership et développement africain de Mamadou Koulibaly[2], économique et ancien président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire. A la question de savoir quel leadership convient à l’Afrique actuel, le texte stipule :

« La réponse est simple. Que ce soit dans les entreprises privés ou à l’échelle des nations, le dénominateur commun de la réussite est le capital humain. Le facteur de succès de tout pays prospère réside dans la qualité des hommes et en particulier de ceux qui le dirigent et leur capacité à adopter des politiques de liberté qui permettent l’exploitation intelligence des ressources, la création et la stimulation de valeurs et des normes intangibles propres aux sociétés ouvertes. »

Trois mots sont au cœur de ce texte et je les assume totalement : intelligence, valeurs-normes et société ouverte. L’intelligence renvoie non seulement à la gestion des ressources matérielles et humaines, mais à la gouvernance globale d’une communauté sociale en tant que communauté sociale.  Les valeurs et les normes désignent l’éthique comme cœur de l’action et des relations de changement dans une société. La société ouverte, c’est tout l’univers des droits humains, des devoirs communautaires démocratiques et des pouvoirs de transformation sociale fondés sur la liberté et la solidarité.

C’est dans ces exigences que le capital humain se construit par l’éducation et la formation  comme clé de la renaissance africaine. Il faut des institutions éducatives pour une nouvelle société. Cela s’appelle : investir dans la matière grise.

Une société d’humanité

La quatrième interprétation  du mythe du Roi décapité a été formulée ainsi :

  • La tête, c’est la matière grise pour construire une société d’humanité qui donne un sens au vivre-ensemble.
  • Qu’est-ce qu’une société d’humanité ? demandai-je.
  • La formule est de vous, Monsieur. Vous l’avez oubliée ?

C’était vrai. Dans un commentaire du livre d’Ernesto Sabato, Avant la fin[3], j’avais parlé de l’urgence d’un humanisme qui lierait sciences, arts, littérature, poésie, rêves, et écologie dans la conquête du bonheur partagé. Voici que l’étudiant me rappelait cela comme l’horizon de la renaissance africaine. Il me rappelait ce que je pensais moi-même de la métaphore de la tête : son caractère de principe qui dynamise tout l’être et s’affirme comme moteur de l’humanisme authentique, l’humanisme de la solidarité.

  • Oui, avant qu’il ne soit trop tard,  il faut unir les tribus et les peuples par leurs têtes : ces  instances d’utopies et d’actions créatrices.

 

Professeur Godefroid Kä Mana

   Directeur chargé de la capacitation à Pole Institute

 

[1] Bernadette Muongo, La paix que les femmes veulent en République Démocratique du Congo, Goma, Pole Institute, 2016.

[2][2] Mamadou Koulibay, Leadership et développement africain, Les défis, les modèles et les principes, Paris, L’Harmattan, 2008.

[3] Ernesto Sabato, Avant la fin, Paris, Seuil, 2000.

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