Des échanges d’expériences entre femmes laissées pour compte dans la ville de Goma : un enrichissement mutuel à encourager.

  • 22 February 2017
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Le travail du programme Genre de Pole Institute avec les femmes, et les femmes gagne-petit en particulier a pour objectif principal d’autonomiser ces dernières par leur empowerment. Il s’agit de les accompagner afin qu’elles améliorent leur situation personnelle grâce à la solidarité entre elles afin de faire face à la pauvreté féminine ensemble. Il s’agit également de favoriser la confiance et cohésion entre elles, en soi faible, à travers la constitution des groupes et ainsi contribue à la paix dans leur milieu et en RDC.

En effet, c’est depuis fin 2011, à travers son programme « Genre », que Pole Institute accompagne des femmes gagne-petit, vendeuses dans les rues de la ville de Goma, pour leur autonomisation économique. L’épargne collective et le crédit rotatif ont été au centre de la consolidation de la solidarité entre un groupe de 20 femmes.  Plusieurs exploits ont été réalisés au niveau individuel: la constitution ou l’accroissement du capital pour leur petit commerce, l’amélioration de l’habitat et des conditions de vie de toute la famille, l’acquisition d’une parcelle familiale ou l’achat du petit et gros bétail, la construction d’une maisonnette ou l’agrandissement et l’augmentation des pièces de la maison familiale, l’épanouissement et la libération de la parole ; autant des prouesses dont les femmes se vantent.

Au niveau collectif, elles ont effectué plusieurs essais: vente d’eau du lac dans des tanks pour faciliter la tâche à d’autres femmes dont l’habitation est située loin du lac, l’eau de robinet se faisant rare; la vente d’eau en provenance du Rwanda prisée à Goma pour sa saveur sans sel; la vente collective de produits agricoles de base dans un même dépôt; le tissage collectif des sacs à main pour femmes en fils synthétiques ; la culture de légumes sur champs collectifs et sur sac à domicile ; etc. Toutes ces tentatives se sont soldées par un échec partiel ou total étant donné qu’à chaque fois que les obstacles se présentaient à elles, elles se résignaient.

En août 2013, Pole Institute, avec l’appui d’Eirene Suisse, a organisé un voyage d’étude et d’échange d’expérience entre les femmes gagne-petit de Goma et celles du Rwanda à Kigali afin que les congolaises apprennent de l’expérience des Rwandaises fraîchement sorties du génocide. Elles ont regagné Goma avec un grand espoir, beaucoup de courage et d’inspiration. Le groupe s’est agrandi, passant de 20 à 38 femmes, avant qu’un nouveau groupe de 75 femmes ne soit accompagné par le programme « Genre » de Pole Institute. Cependant, n’ayant pas réussi à adapter ce qu’elles ont vu au Rwanda au contexte de Goma,  elles n’ont pas tenu longtemps dans une activité commune qui génère des revenus, les défis à surmonter étant énormes et pesant lourd pour ces femmes qui vivent au taux du jour.  

Lors de la dernière visite de terrain de la responsable du programme « Genre » de Pole Institute, en novembre 2016, les femmes ont réitéré leur vœu de travailler ensemble autour d’un métier. Ces femmes ont sollicité l’appui de Pole Institute pour une formation en coupe et couture.  Elles ont estimé qu’elles peuvent acheter, avec leur épargne collective, environ cinq machines à coudre. Ces machines  seraient utilisées par 23 femmes pour commencer. N’est-ce pas une démarche à encourager?

 

La nécessité, l’opportunité de la collaboration avec HOLD/RDC, quel plus value ?

Le programme « Genre » de Pole Institute se spécialise dans le renforcement de capacités et de connaissances qui permettent aux femmes partenaires de mettre en place des stratégies de leur autonomisation. Il s’agit des connaissances théoriques sur le savoir, le savoir-faire et le savoir-être, nécessaires pour l’auto-prise en charge.  Cette demande expresse, des femmes gagne-petit partenaires du programme « Genre » de Pole Institute, d’une formation pratique dans un domaine de leur choix est désormais une nécessité pour l’appui à l’effectivité de leur autonomie économique. Elle ouvre une brèche vers une collaboration concrète avec d’autres organisations qui promeuvent l’autonomie de femmes en situations précaires par une formation plus pratique.

Ainsi, Pole Institute ne pouvant pas donner cette formation en coupe et couture, la Chargée du programme « Genre » a entamé les démarches auprès de l’Organisation partenaire HOLD / RDC qui fait de la formation et l’accompagnement des filles-mères dans différents métiers, dont la couture, afin de négocier leur apprentissage. 

Un compromis obtenu fin novembre 2016 a été d’organiser une visite d’échange d’expériences entre nos partenaires afin d’évaluer quel appui HOLD / RDC peut donner aux femmes partenaires de Pole Institute.

C’est dans ce cadre que le vendredi 20 janvier 2017, sous un soleil lumineux, 140 femmes gagne-petit et filles-mères partenaires de l’Organisation Hold / RDC et de Pole Institute, se sont mobilisées pour échanger leurs expériences dans les murs de l’Organisation HOLD / RDC, située dans le quartier Himbi, à Goma, au Nord-Kivu. Elles se sont rencontrées dans une ambiance de jubilation rythmée par des danses et musiques congolaises, des sketches et des pièces des théâtres éducatifs, choisis pour la circonstance.

Cette première visite au niveau local, organisée par les deux Organisations, a été une opportunité pour toutes ces femmes de partager leurs expériences, leurs peines, leurs réussites et les défis auxquels elles font face, dans leurs domaines d’activité respectifs. 

Il s’agit là de notre contribution à une connaissance mutuelle des femmes de Goma. Au-delà des aspects pédagogiques et économiques que nous attendions, nous avons eu une opportunité d’œuvrer à la construction de la paix entre les femmes de différentes ethnies et de différents statuts (femmes mariées et filles-mères) afin de briser la méfiance qui existe entre elle.

L’objectif de la visite d’échange était de permettre aux femmes concernées de réfléchir sur leurs propres réalités, en étant confrontées à d’autres femmes d’un même univers afin d’œuvrer, de prime abord, à leur autonomisation économique en groupe/ensemble.  

Il s’est agit de visiter des femmes partenaires de l’Organisation HOLD / RDC, certaines en formation dans divers métiers, d’autre organisées déjà en associations autonomes créées et gérées par elles-mêmes, afin de comprendre comment d’autres femmes de leur rang, du même milieu et contexte, s’organisent et font fonctionner leurs entreprises. Que leurs réussites les inspirent et les amènent à affermir leur association-coopérative, seul moyen de sortir de la dépendance et de la pauvreté qui les asservissent.  

Rappelons que les résultats attendus après cette visite d’échange d’expériences, pour les femmes gagne-petit concernées sont :

  • Avoir un regard critique sur leur propre mode de fonctionnement, sur leur quotidien;
  • Rechercher leur autonomie effective en s’organisant mieux et en rendant actif leur groupe.
  • Etre en mesure de faire un choix réfléchi  et de concrétiser un ou plusieurs projets collectifs générateurs de revenus ;
  • Affermir leur volonté de renforcer leur faire-ensemble et consolider la confiance en elles-mêmes et entre elles ;
  • Porter un autre regard sur leurs congénères filles-mères ;
  • Tisser des liens avec les associations et les femmes visitées.

Déroulement de la visite

Un accueil chaleureux a été réservé à l’équipe et aux groupes des femmes gagne-petit conduit par une délégation de Pole Institute constituée par la responsable du programme genre, de deux chercheurs et de deux jeunes psychologues accompagnés par Pole Institute. Après la présentation du programme du jour, la Coordinatrice de HOLD / RDC, Mme Modestine Etoy a prononcé un mot de bienvenue aux visiteurs et a fait la présentation par groupe des équipes des femmes accompagnées par son Organisation. Ensuite, la Chargée de Programme Genre de Pole Institute, Mme Solange Gasanganirwa en a fait autant pour les équipes des femmes accompagnées par Pole Institute. Rappelons ici que, pour le compte de HOLD / RDC, en plus de la huitième promotion d’apprenantes, leurs partenaires, des équipes constituées en associations selon les métiers appris, étaient présents. Du côté de Pole Institute, deux groupes étaient représentés.

Les hôtes ont alors été scindées en petits sous-groupes de 10 femmes afin de faciliter l’échange entre nos partenaires respectifs et de permettre une bonne accessibilité aux salles de formation selon les métiers organisés par HOLD / RDC. A tour de rôle, les femmes partenaires de Pole Institute ont visité les apprenantes dans leurs salles de formation, respectivement de l’Art culinaire, de l’Esthétique et de la coupe et couture. A chaque fois, une animatrice faisait une petite introduction avant que les apprenantes ne parlent de leur apprentissage, de leurs expériences et de ce qu’elles attendent de cette formation. Ensuite, les hôtes posaient des questions de compréhension. Pendant que les équipes se relayaient pour visiter, des danses culturelles et modernes, des sketches et pièces des théâtres divertissaient celles qui attendaient leur tour.

A la fin de la visite de tous les métiers, toutes les femmes sont retournées dans la grande salle afin de donner leurs impressions sur ce qu’elles ont vu et entendu, sur les leçons tirées des pièces de théâtres avant de suivre les exposés et témoignages des unes et des autres.   

Des sketchs et pièces de théatres conscientisants.  

Les femmes présentes ont suivi attentivement les sketches et pièces de théâtres joués par le groupe culturel de Hold / RDC. Elles ont exprimé ce qui les a touchées et interpellées sur différents thèmes évoqués. Il s’agit entre autres de :

  • La logique tribaliste qui mine la paix au sein des communautés dans leur milieu.
  • Les conflits liés aux limites de parcelles entre voisins.
  • La culture d’automédication, plutôt que d’aller vers un centre de santé ou un hôpital pour une consultation médicale et des soins appropriés.
  • La propreté des aliments et servir une nourriture saine aux enfants.  
  • L’exploitation des enfants ou les exposer à la prostitution par fainéantise et l’irresponsabilité de certains parents.
  • Encouragement du proxénétisme des enfants, surtout filles, sur fond de la pauvreté.
  • L’aliénation et l’imitation aveugle.
  • L’infidélité dans le ménage et ses conséquences sur toute la famille et la société.
  • Etc. 

Des métiers captivants.

Selon les femmes hôtes, la journée de visite à Hold / RDC n’est pas du temps perdu. Certaines voient cette visite comme une opportunité d’enrichissement futur et de se faire embaucher. Colette et Esther jugent que tous les métiers visités sont essentiels car ce sont des gagne-pain utiles dans la vie d’une femme. Selon elles, il suffit d’un peu de volonté et de s’y mettre. L’esthétique et l’art culinaire n’exigent pas un capital important, alors qu’ils sont doublement bénéfiques : acquérir une connaissance dont elles vont se servir en famille et produire des bénéfices économiques très rapidement.  Une d’entre elles s’exclame en ces termes : « L’esthétique c’est aussi bien faire son lit, le faire avec soin ». Une autre femme dit : « …j’ai obtenu ce que j’attendais depuis longtemps, je saurai faire une galette ou un beignet pour mon mari … ». Et une autre de renchérir « je ne vais plus payer de l’argent pour faire coudre mon habit. Je vais le confectionner moi-même et je le ferai pour d’autres qui me paieront ».

Des témoignages émouvants.

Les femmes formées par Hold / RDC réunies au sein des groupes solidaires par métier ont partagé leur expérience, les défis bravés et les réussites réalisées. Etre fille-mère n’est pas chose aisée : essuyer des humiliations, des rejets dans la société... Certaines ont été soutenues par leurs parents ou leurs beaux-parents, d’autres pas du tout.  Le recrutement par Hold / RDC pour l’apprentissage des métiers a été une réponse et un soulagement pour la plupart. Pas à pas, elles acquièrent leur autonomie et prennent en charge leurs enfants toutes seules. Une d’elles raconte comment, après sa grossesse non désirée, elle a été placée dans sa belle-famille à l’absence de son « mari » qui devait poursuivre ses études. Dans sa détresse, elle a été soutenue par sa belle-sœur qui l’a conduit à Hold / RDC pour l’apprentissage de l’art culinaire. Elle s’est prise en charge jusqu’au retour de son mari qui, aujourd’hui, a accepté de la prendre en mariage.  Une autre se vante d’avoir pu réunir un montant qui lui a permis d’acheter une parcelle dans un des quartiers huppés de Goma où elle va habiter dans les jours à venir.

Les femmes gagne-petit accompagnées par Pole Institute n’ont pas été en reste. Sylvie a témoigné comment elle a quitté la vente dans la rue grâce aux conseils recueillis à Pole Institute. Dunia a expliqué à l’assemblée sa péripétie: de la vente pour autrui à la constitution d’un capital de vente grâce à l’épargne collective, en passant par les conflits conjugaux, jusqu’à  l’acquisition d’une parcelle et à la construction d’une petite maison en planches qu’elle habite avec ses quatre enfants. Elle a terminé en encouragent les femmes à ne pas désespérer dans la vie. Même abandonnée par son mari, la vie ne s’est pas arrêtée. Elle scolarise deux de ses enfants en âge scolaire et n’est plus locataire.

Floride recevait un petit capital de son mari, pas plus de 20$ américains, mais parce que son ménage est constitué de plus de 12 personnes à nourrir, ce capital s’épuisait endéans deux jours seulement. Cela était une source permanente de disputes avec son mari. Son adhésion à MAODI[1] lui a permis d’obtenir un capital qui la rend autonome et apporte la paix dans son ménage car le mari ne lui parle plus de son gaspillage dans ce contexte de vie « au taux du jour ».

Un accompagnement psychologique souhaité.

En outre, un petit exposé sur le traumatisme et le risque de suicide par un chercheur de Pole Institute, Mr Adili, a été fait, dans le but de conscientiser les femmes gagne-petit sur les blessures intérieures dont elles ne sont pas toujours conscientes. Il a proposé une consultation pour celles qui le souhaitent. 

Des questions en rapport avec la méthodologie d’aide ou encore au lieu de consultation et aux horaires ont été posées.   

Conclusion et prochain pas

A la fin de la journée, les femmes gagne-petit accompagnées par Pole Institute, convaincues, ont fait le choix de métiers qu’elles souhaitent apprendre auprès de Hold / RDC et la moitié d’entre elles ont choisi l’art culinaire.   Ce revirement, de la coupe et couture à l’art culinaire est une preuve que les femmes en question manquent de modèles qui les inspirent et orientent leur choix. De la part de Hold, l’attitude est similaire, les bénéficiaires veulent comprendre le système d’épargne prôné par les femmes partenaires de Pole Institute. De quoi vanter la réussite de l’activité et l’atteinte des objectifs poursuivis.

En somme, le débat va se poursuivre entre HOLD / RDC et Pole Institute afin de :

  • Affiner les discussions entre les deux Organisations et faire une planification des activités qui vont suivre incessamment afin de concrétiser le partenariat.
  • Définir le partenariat et l’apport de chacune des deux Organisations pour autonomiser les femmes partenaires.  

 

Par Solange Gasanganirwa

 

Goma, février 2017.

 

[1] Mamans Organisées pour le Développement Intégré.

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