Comment ça va ? du 12 Octobre au 1er Novembre 2018

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  1. Rutshuru : Le kidnapping des enfants exaspère les enseignants

Depuis lundi 22 octobre 2018, enseignants et élèves de la cité de Kiwanja, à environ 70 kilomètres de Goma, ont décidé de faire grève pour protester contre un nouvel enlèvement d’enfants. Cela s’est produit la veille, trois élèves âgés de 8 à 16 ans ont été kidnappés alors qu’ils jouaient devant chez eux et leurs ravisseurs réclament entre 3000 et 5000 USD pour les libérer. Ce n’est pas la première fois que cela se produit, puisque depuis 2014, les enlèvements contre rançon sont devenus monnaie courante dans le territoire de Rutshuru. Au début, c’était les travailleurs humanitaires qui étaient ciblés, mais avec leur départ progressif, c’est toute la population civile qui est devenue menacée. Selon Hervé Nsabimana, coordonnateur du Centre d'observation des droits de l'homme, une organisation de la société civile qui travaille en territoire de Rutshuru, ça a commencé avec le ciblage de personnes qui pouvaient avoir un peu de moyens mais c'est devenu généralisé ; on s’en prend même à ceux qui n'ont presque rien. Ce qui montre que le phénomène évolue en prenant de l’ampleur. En avril dernier, trois enfants kidnappés avaient été retrouvés morts et depuis septembre, quatre civils dont une femme et un enseignant ont été tués par balle par des hommes non identifiés.

Du côté des autorités, on assure tout faire pour mettre fin à l’insécurité grandissante. L’administrateur du territoire de Rutshuru veut croire que les trois enfants kidnappés seront retrouvés sains et saufs. En attendant, le syndicat des enseignants a décidé de poursuivre la grève jusqu’à la fin de la semaine. Cette tentative de pression sur les forces de sécurité s’apparente à celle de la semaine passée dans le territoire de Beni où deux syndicats d’enseignants ont suspendu les cours pour exiger la fin de l’insécurité dans leur zone où enfants et adultes sont régulièrement kidnappés ou massacrés par des hommes sur lesquels la police et l’armée loyaliste n’arrivent pas à mettre la main. Dans la nuit de samedi à dimanche 21 octobre 2018 au nord de la ville de Beni, au moins 11 personnes ont encore été tuées et 15 autres sont portées disparues parmi lesquelles 10 enfants. Dans le territoire voisin de Lubero, le Syndicat des enseignants du Congo a décidé d’entrer aussi en grève à partir du 29 octobre 2018, estimant que continuer à enseigner à Butembo alors qu’à Beni il n’y a plus cours, c’est contribuer au dépeuplement de Beni. Ils préfèrent attendre que la paix soit rétablie à Beni pour permettre à tous et chacun de regagner son milieu d’origine et d’y poursuivre ses activités. Il est vrai que la province du Nord Kivu est vouée depuis plusieurs années à l’activisme de plusieurs groupes armés, mais la population civile en a marre de toujours payer le prix fort alors qu’on sait, par exemple, que le territoire de Beni est la zone la plus militarisée du pays. Si selon la Fédération des Entreprises du Congo (FEC), l’insécurité dans les territoires de Beni et Lubero affecte l’économie de toute la province, l’on a déjà assisté à des journées ville morte, des grèves des enseignants et même des manifestations des élèves déclenchés dans certains territoires. Mais est-ce que cela suffira pour inverser la tendance et redonner un peu de répit à cette population qui n’a que trop souffert ?

Nécessité d’agir : la mobilisation des organisations de la Société civile

Puisque le système de sécurité a déjà montré ses limites, il faudrait que toute la société civile se mobilise pour mettre un terme au kidnapping des enfants. Cela a déjà été le cas de Pole Institute qui, dans le cadre du Programme de dialogue transfrontalier pour la paix dans la région des Grands Lacs, a mené un plaidoyer auprès des autorités provinciales en 2017 pour lutter contre le kidnapping des enfants dans la ville de Goma. Dans la foulée, d’autres organisations de la société civile se sont saisies du sujet et nous avons vu se tenir le procès public des présumés kidnappeurs et le phénomène « kidnapping des enfants » se calmer. Mais il n’est pas pour autant enterré, en témoignent les nouveaux cas qui surviennent dans différents recoins du Nord Kivu. Il apparait donc qu’il faut ratisser large, ne pas s’arrêter à la seule ville de Goma, et surtout créer un mouvement de pression plus grand et plus fort pour faire bouger les lignes afin de ramener la paix sur toute l’étendue de la province du Nord Kivu.

2.  Quand majorité et opposition se jaugent par des manifestations populaires

Alors que l’opposition avait prévu d’organiser une nouvelle marche pacifique contre la machine à voter sur toute l’étendue de la République le 26 octobre 2018, le Front Commun pour le Congo a annoncé la tenue d’un meeting le 27 octobre 2018 pour sensibiliser la population en faveur du processus électoral. Un membre du comité stratégique du FCC avait même déclaré : « Nous invitons tous ceux qui veulent les élections et la démocratie dans ce pays de venir participer à cette manifestation », estimant que l’opposition qui campe sur ses préalables à moins de deux mois de l’organisation des élections n’en voulait peut-être pas. Le gouverneur de la ville de Kinshasa, André Kimbuta, a pris acte des deux manifestations mais a modifié l’itinéraire de la marche de l’opposition, puisque la commune de la Gombe, où se trouve le siège de la CENI, est inviolable.

Marche de l’opposition à Kinshasa : la volte-face de l’UDPS

Le 26 octobre 2018, la marche contre la machine à voter s’est tenue dans plusieurs villes du pays et plusieurs ténors de l’opposition ont participé à celle qui a été organisée à Kinshasa ; c’est le cas de Vital Kamerhe, Martin Fayulu et Adolphe Muzito. La surprise est venue de l’UDPS qui a refusé d’y participer, estimant qu’on ne peut pas refuser la machine à voter alors qu’on assure en même temps vouloir participer à des élections qui se feront vraisemblablement avec cet outil controversé. C’est ainsi qu’amputés des sympathisants de l’UDPS, l’opposition n’a pas pu mobiliser grand monde. Les mouvements citoyens s’étaient pourtant associés à l’opposition dans cette manifestation. Avec ce revirement à 180 degrés, l’UDPS de Felix Tshisekedi vient de fragiliser un peu plus une opposition qui avait déjà du mal à trouver un consensus sur une candidature commune pour aller aux élections. Le réalisme politique d’un des plus grands partis de l’opposition congolaise pourrait faire des émules, puisqu’il est fort probable que ce grand parti emporte d’autres avec lui dans sa nouvelle ligne de conduite : « tous aux élections avec ou sans machine à voter ». Même désolidarisé du reste de l’opposition sur ce sujet, l’UDPS n’a pas, pour autant, rejoint le FCC mais à la veille des élections qu’aucun parti ne peut remporter en faisant cavalier seul, tous les regards se portent sur l’autre frange de l’opposition pour guetter si elle arrivera à tirer des leçons de son immobilisme. Le FCC est, quant à lui, déjà sur le pied de guerre pour battre campagne dans tous les recoins du pays. Et la non préparation de l’opposition risque bien de lui assurer la victoire le 23 décembre 2018.

La guerre des chiffres : le bilan des manifestations

Pour ce qui est de la manifestation de l’opposition à Kinshasa, la police parle de quatre mille manifestants, ce qui est très faible comparé au monde fou qui était au stade Tata Raphael pour le meeting du FCC du 27 octobre. Il y aurait eu plus de cent mille militants à l’intérieur et aux alentours du stade. Une controverse est même née autour des moyens utilisés pour obtenir ce résultat : les bus de la TRANSCO, qui avaient été assignés aux garages pour réparation lors de la précédente manifestation de l’opposition, ont été cette fois réquisitionnés pour transporter les militants du FCC ; des agents de l’Etat ont été mobilisés de force pour accompagner leurs chefs en campagne ; et puis, il y a aussi eu une distribution d’argent aux kinois qui acceptaient d’assister au meeting. Des disputes pour le partage d’argent qui ont survenu après le meeting ont vite mis la puce à l’oreille du député national Muhindo Nzangi qui a invité le gouvernement à se prononcer sur l’origine des fonds utilisés pour financer la manifestation du FCC. Quatre ONG, l’Association Congolaise pour l’Accès à la Justice (ACAJ), l'Institut Pour la Démocratie et la Gouvernance, la Paix et le Développement en Afrique (IGDPA), l’Institut de Recherche en Droits Humains (IRDH) et la Voix des Sans Voix pour les droits de l’Homme (VSV), demandent également à la Commission Electorale Nationale Indépendante et au Parquet Général de la République d’ouvrir une enquête au sujet du meeting du FCC « afin de punir toute violation de la loi électorale, en ses dispositions interdisant l’abus des moyens et du personnel de l’Etat », la peine pouvant aller de la radiation de la candidature à l’annulation de la liste du parti politique ou du regroupement politique incriminé. Mais le meeting du 27 octobre 2018 a surtout été l’occasion pour le FCC de présenter Emmanuel Shadary à la population comme son candidat pour les élections à venir. Connaissant le mobile de la manifestation de l’opposition qui s’était tenue la veille, le dauphin de Joseph Kabila en a profité pour demander à la population de faire confiance à la machine à voter.

3.  Burundi : Le gouvernement boycotte des négociations pour raison de deuil

Invité à participer à la dernière session du dialogue de sortie de crise au Burundi qui s’est ouverte le mercredi 24 octobre à Arusha, le gouvernement a fait savoir qu’il serait absent puisque le mois d’octobre est un mois de deuil. Le Burundi commémore l'assassinat de deux grandes figures de son histoire, le prince Louis Rwagasore, héros de l’indépendance assassiné en 1961, et Melchior Ndadaye, héros de la démocratie, premier président Hutu démocratiquement élu en juin 1993 et assassiné le 21 octobre de la même année. Une vingtaine de partis politiques proches du régime ont annoncé dans la foulée qu’ils boycotteraient une réunion à laquelle le gouvernement ne participe pas. Elle devait permettre d’évoquer l’organisation des élections inclusives en 2020. Le CNDD-FDD, parti au pouvoir, a également indiqué mardi dans la presse locale qu’il ne serait pas représenté à Arusha si le gouvernement du Burundi et la facilitation ne s’accordaient pas sur les personnes qui prendront part à la session de la signature de la feuille de route menant vers les élections de 2020. Seuls les leaders de l’opposition burundaise se sont donc rendus à Arusha dans l’espoir de participer aux négociations. Anicet Niyongabo, secrétaire général du CNARED, la plate-forme regroupant l’opposition extérieure burundaise, a estimé que c’est un prétexte fallacieux et enfantin, parce que ce gouvernement n’a jamais décrété un seul jour de deuil pour ces deux héros depuis qu’il est au pouvoir. Pour l’opposition, c’est une preuve de plus que le pouvoir n’a jamais voulu de paix en négociant avec son opposition pour sortir le pays de la crise.

Le Burundi est plongé dans la crise depuis que le président Pierre Nkurunziza a annoncé en avril 2015 sa candidature à un troisième mandat controversé. Sa réélection en juillet de la même année a déclenché une crise qui a fait au moins 1.200 morts et déplacé plus de 400.000 personnes. Ces violences ont poussé la Cour pénale internationale (CPI) à ouvrir une enquête, même si le pays s’en est retiré depuis 2017. Malgré la prolongation d’un an des sanctions à l’encontre des personnalités accusées d’entraver le processus de sortie de crise au Burundi, le régime en place ne semble pas intimidé. Il a donc suggéré que les pourparlers soient reportés à une date ultérieure mais après trois longues années d'une facilitation très fastidieuse, l’ancien président tanzanien, Benjamin Mkapa, a annoncé à Arusha qu’il s’agissait de la dernière session qu’il présidait et estimé les chefs d'Etat de la région, qui l'ont mandaté, ne l’avaient pas soutenu. En espérant qu’il reviendra sur sa décision ou que les chefs d’Etat désigneront un autre facilitateur qui suivra le processus de négociation inter burundais, le gouvernement, impassible, continue sa marche vers les élections de 2020.

 

Goma, Raoul Banywesize,

Chercheur/ Pole Institute

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