Comment ça va ? du 05 au 11 octobre 2018

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  1. Elèves et enseignants de Beni se mobilisent pour demander la fin des massacres

Alors que de hauts responsables de l’armée congolaise avaient fini, le dimanche 7 octobre 2018, leur mission d’évaluation des capacités logistiques et humaines de l’armée face aux attaques des présumés rebelles ougandais ADF dans la région de Béni, enseignants et élèves ont manifesté en début de semaine pour demander la fin des massacres et la fin de l’insécurité dans la ville et le territoire de Beni. Sans doute intimidés par le dispositif sécuritaire déployé dans la ville de Beni pendant le séjour des officiers supérieurs de l’armée, les élèves de la commune de Rwenzori ont initié une marche deux jours après leur départ, demandant la sécurisation de la zone pour leur permettre de reprendre les cours. Cette commune est la cible d’attaques répétées des présumés rebelles des ADF ces dernières semaines. Ses habitants, dans leur grande majorité, ont dû fuir pour se réfugier dans d’autres quartiers de la ville. Les écoles locales sont fermées. Au deuxième jour de la manifestation, le 10 octobre, les élèves de la commune de Rwenzori ont forcé ceux d’autres écoles à sortir des classes pour les suivre. Un d’entre eux est mort, tué par une balle perdue selon la police. Quatre autres élèves ont été blessés alors que la police tentait de disperser des manifestants déchainés en tirant en l’air. Quelques bandits se seraient mêlés aux jeunes écoliers qui manifestaient et auraient commencé à piller des boutiques et magasins. C’est ce qui a poussé l’armée à intervenir.

La marche était partie, au premier jour, de la mairie de Beni et s’est achevée devant un bureau de la MONUSCO. Ce qui témoigne des attentes de cette population des différents acteurs : l’autorité urbaine et la police pour sécuriser leur quotidien et la MONUSCO pour continuer d’appuyer l’armée afin d’éradiquer définitivement la menace ADF dans la région. Au lendemain des deux jours de manifestation, soit le 11 octobre 2018, les enseignants, réunis au sein du Syndicat des enseignants du Congo (SYECO) et celui des enseignants des écoles conventionnées catholiques (SYNECAT), ont déclenché une grève illimitée, conditionnant la reprise des cours par la fin de l’insécurité dans la région de Beni. Avec les attaques qui continuent et n’épargnent pas les enseignants, le kidnapping des enfants, la population qui déserte l’Est de la ville de Beni pour dormir à l’Ouest à cause de l’insécurité, ils ont estimé que la situation n’est plus favorable pour dispenser un enseignement de qualité. S’ils sont aussi victimes des attaques des présumés ADF, cette grève des enseignants a surtout le mérite de soutenir les marches organisées par les élèves ; c’est pourquoi on pourrait se demander si elles n’étaient pas coordonnées, la première manifestation ayant commencé après le premier jour de classe et les enseignants intervenant après les deux manifestations. Mais puisque les deux syndicats rassemblent la grande partie des enseignants de la région de Beni et représentent ceux de tout le pays, et parce que ces élèves désormais privés d’école sont les enfants de tous, on pourrait assister à un élan de solidarité qui mettrait le gouvernement congolais dans une position délicate : la traque des ADF n’a que trop duré, la population, fatiguée d’entendre des promesses qui ne portent pas de fruits, veut des résultats probants. L’avenir de la Nation en dépend.

2.1 Fin de la mission des membres du Conseil de sécurité de l’ONU à Kinshasa

Quinze membres du Conseil de sécurité de l'ONU ont séjourné à Kinshasa du 5 au 7 octobre 2018. Avant de rencontrer différents acteurs politiques dont le président de la République, ils se sont d’abord entretenus avec le bureau de la Commission Electorale Nationale Indépendante sur l'évaluation du processus électoral, en général, et la logistique et le financement des élections, en particulier. Le président de la CENI leur a rappelé la décision du gouvernement de ne pas solliciter l’appui financier, technique et logistique de la communauté internationale. A cette occasion, M. Nangaa a affirmé que la CENI a acquis de nouveaux engins pour permettre l’acheminement des différents kits électoraux en préparation du scrutin. Au bout de sa mission de deux jours, la délégation du Conseil de sécurité a toutefois recommandé un plus large consensus autour de la question de la machine à voter.

A l’initiative de la CENI, les candidats à la présidentielle avaient déjà rencontré son président le jeudi 4 octobre 2018. A l’ordre du jour figuraient les sujets d’inquiétude concernant le processus électoral, notamment la machine à voter. Face aux multiples divergences, les deux parties ont décidé de la mise sur pied d’une commission technique pour poursuivre les discussions. Mais le 6 octobre 2018, Corneille Nangaa a indiqué que cette commission n’aura pas pour but de négocier les décisions de la CENI notamment sur l’usage ou non de la machine à voter. Elle vient plutôt pour procéder aux vérifications techniques approfondies sur les recommandations des experts internationaux (de l'Organisation internationale de la Francophonie et de la Fondation britannique Westminster pour la démocratie) en ce qui concerne la machine à voter.

2.2. Machine à voter : le bras de fer se poursuit entre l’oppositions politique et la CENI

Une deuxième réunion s’est tenue le mercredi 10 octobre au siège de la CENI et elle a malheureusement été plus dévastatrice que celle du 04 octobre. Au sortir de cette réunion, plusieurs candidats à la présidentielle ont condamné et désapprouvé le comportement non conciliant et méprisant du président de la CENI. Alors que les opposants proposaient de discuter d’abord de la légalité constitutionnelle de l’usage de la machine à voter, pour Corneille Nangaa, une réunion de la commission technique ne devait se limiter qu’aux aspects strictement techniques. Mais comme ils ne s’entendaient pas, le président de la CENI leur aurait dit qu’il n’était là ni pour convaincre ni pour trouver un accord et demandé à ceux qui ne voulaient pas parler de la machine à voter de quitter la salle. Cela a mis fin à la réunion et le jour suivant, plusieurs candidats ont appelé le peuple congolais à se mobiliser dans le cadre du programme d'actions qu'ils ont préparé pour exiger l'impression des bulletins de vote, conformément à la loi électorale et au calendrier publié par la CENI. Ils ont aussi confirmé l'organisation des marches de protestation le 26 octobre 2018. Norbert Bashengezi, vice-président de la CENI, avait pourtant essayé de calmer le jeu le 10 octobre, affirmant que la loi autorise l’enrôlement des personnes avec des empreintes illisibles et d’autres personnes en situation d’handicap et que c’est aux candidats d’envoyer les témoins pour identifier les personnes à radier.

Pour sa part, le candidat Pierre-Honoré Kazadi Lukonda veut participer aux élections avec ou sans machine à voter, estimant qu’elles n’avaient pas à être reportées une nouvelle fois. Suite à toutes ces controverses, trois candidats à la présidentielle, Théodore Ngoy, Seth Kikuni et Masheke, ont saisi le président du Conseil National de Suivi de l’Accord de la Saint Sylvestre pour essayer de trouver un consensus en rapport avec la machine à voter, le fichier électoral, la décrispation, la sécurisation et le financement des élections crédibles et inclusives. Joseph Olenghankoy leur aurait promis d’apporter ces préoccupations à qui de droit, pour que des solutions soient trouvées pendant cette période préélectorale. Un autre candidat à la présidentielle, Alain Daniel Shekomba a menacé de se retirer du processus électoral si les conditions pour parvenir aux élections crédibles et transparentes ne sont pas remplies. Il a même déclaré, probablement sous l’effet de la colère : « élections, oui, Corneille Nangaa, non ».

2.3. Les mouvements citoyens redonnent de la voix

Force est de constater que l’opposition est en marche pour mettre la pression sur l’appareil chargé d’organiser les élections. Arriveront-ils à le faire plier à 74 jours du scrutin ? En attendant, ils ont été rejoints dans la lutte par le Comité laïc de coordination (CLC), une structure affiliée à l’église catholique de la RDC, qui a lancé le 8 octobre 2018 la campagne nationale contre la machine à voter et le fichier électoral dans sa forme actuelle. Les mouvements citoyens ont, quant à eux, commencé cette lutte depuis plusieurs semaines. C’est peut-être de cette façon qu’ensemble, ils pourraient arriver à faire plier la CENI et la majorité au pouvoir qui la soutient ; à condition de mobiliser la population civile non engagée. Souhaitant crier gare au scrutin électronique, le CLC a affirmé « Le choix de l’électeur n’est pas à l’abri des modifications volontairement programmées ». C’est donc à la population civile de décider puisqu’elle sera courtisée de toute part, et de toutes les forces en présence, c’est la seule qui n’a pas encore montré ses muscles.

3 La ministre des affaires étrangères rwandaise élu secrétaire générale de l’OIF

Au lendemain de la nomination de la cheffe de la diplomatie rwandaise comme secrétaire générale de l'OIF, les réactions sont certes positives chez les Africains mais elles restent très réservées. Pour cause, en 2003, l’anglais est devenu une langue officielle aux côtés du kinyarwanda et du français dans son pays. Cinq ans plus tard l’anglais a remplacé le français en tant que langue d’enseignement et en 2009, le Rwanda a rejoint le Commonwealth, songeant même à se retirer de l’OIF. C'est d'ailleurs en anglais que le président rwandais Paul Kagame avait annoncé la candidature de Louise Mushikiwabo au secrétariat général de l’OIF. On se rappellera aussi que la nouvelle secrétaire générale de l’OIF avait déclaré en 2011 « L’anglais est une langue avec laquelle on va plus loin que le français. Au Rwanda, le français ne va nulle part ». Louise Mushikiwabo n’a pas aussi été très explicite sur ses ambitions réelles pour la Francophonie, déclarant tout de même qu’elle allait apporter une meilleure gestion à la tête de l’organisation internationale.

Michaëlle Jean, la secrétaire générale sortante et première femme à diriger cette organisation, a été au cœur d’une controverse en raison de ses dépenses de fonction jugées extravagantes. Et pendant que l’ancienne gouverneure générale du Canada perdait le soutien du Québec et du Canada, le président français avait choisi son camp : « S’il y a une candidature africaine au poste de secrétaire générale de la Francophonie, elle aurait beaucoup de sens. Si elle était africaine et féminine, elle aurait encore plus de sens. Et donc, je crois qu’à ce titre la Ministre des Affaires étrangères du Rwanda, Louise Mushikiwabo, a toutes les compétences pour exercer cette fonction. », un soutien qui a été perçu comme une imposition de la France qui reste le principal bailleur de l’OIF. Emmanuel Macron serait donc en train d’essayer de rétablir la position avantageuse et l'influence de son pays au sein du continent africain et par la même occasion, rétablir des relations très tendues entre la France et le Rwanda depuis le génocide de 1994. Le plus étonnant c’est que ce soutien va vers le représentant d’un pays qui n’est pas un exemple en matière de démocratie et de respect des droits de l’homme, valeurs pourtant fondamentales pour la Francophonie ; comme si la France s’en foutait quand il s’agit de positionnement géopolitique. De nombreuses ONG internationales ont également pointé le mauvais bilan du Rwanda en matière de droits de l’homme et de liberté de la presse, en contradiction avec l’engagement de l’organisation en faveur de la démocratie.

Souhaitant peut-être éveiller la conscience des chefs d’Etat lors du Sommet de la Francophonie, Michaëlle Jean avait déclaré lors de son discours d’ouverture : « Sommes-nous prêts à accepter que la démocratie et les droits et les libertés ne soient plus que des mots ? », faisant allusion aux tractations entre la France et l’UA en faveur de Louise Mushikiwabo. La position du Canada est aussi déconcertante : les pays africains composent la vaste majorité des 54 États et gouvernements membres de l'OIF alors qu’à l’ONU, ils représentent plus du quart des pays membres. En retirant son soutien à sa candidate pour se ranger derrière l’Afrique, le gouvernement canadien cherche à s’attirer ses faveurs dans sa quête d'un siège au Conseil de sécurité, en 2020. Selon les estimations, 85 % des francophones en 2050 vivront sur le continent africain, soit un total de 700 millions de personnes, contre 274 aujourd'hui. Vouée à elle-même, Michaëlle Jean ne pouvait que conclure : « Une organisation qui ruse avec les valeurs et les principes est déjà une organisation moribonde ».

A Kinshasa, on s’interroge surtout des conséquences de la nomination de la ministre rwandaise sur la crise politique en cours en RDC, à un peu plus de deux mois d’une élection présidentielle remplie d’incertitudes. Car si les relations diplomatiques entre les deux pays voisins semblent pour l’instant apaisées, la nouvelle patronne de l’OIF devra de facto se positionner dans le prochain scrutin électoral. L'OIF avait réalisé un audit du fichier électoral fin mai 2018, un fichier que l’opposition estime « corrompu et frauduleux ». Depuis, elle a également dénoncé l’utilisation de la machine à voter, dont la fiabilité est discutable et qui n’a pu être ni testée sur le terrain, ni auditée de manière indépendante. Les opposants exigent donc son retrait, estimant qu’elle pourrait être la source d'une fraude à grande échelle. Pour sa part, réagissant à la nomination de Louise Mushikiwabo à la tête de la Francophonie, le porte-parole du gouvernement congolais, Lambert Mende, a rappelé que Kinshasa s'est aligné sur la position de l'Union africaine en ajoutant que la francophonie ne doit pas donner de leçons politiques à qui que ce soit puisque ce n’est pas son rôle. Pourtant, il est indiscutable que la nouvelle secrétaire générale de la Francophonie aura un rôle déterminant à jouer face à la contestation du fichier électoral et à l’utilisation de la machine à voter, mais aussi pendant le scrutin grâce aux nombreux observateurs que devrait envoyer l’OIF pour surveiller le vote, si les élections se tiennent comme prévu le 23 décembre 2018. La RDC, sera-t-elle toujours prête à coopérer maintenant que la cheffe de cette organisation est rwandaise ?

 

Goma, Raoul Banywesize,

Chercheur/ Pole Institute

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