Changer des choses simples dans les réalités ordinaires : un chemin de révolution pour la RDC

Il existe une vérité à laquelle il est urgent de faire attention dans notre pays aujourd’hui : contrairement à ce que l’on a tendance à penser, les changements importants à impulser pour construire le Congo ne commencent pas essentiellement ni prioritairement par des décisions et des choix des hautes sphères du pouvoir politique et économique. Ils relèvent des attitudes des gens simples dans les réalités ordinaires, grâce à la promotion d’un certain type d’esprit créateur. Sans une réorientation globale de l’esprit et de la vie au sein du petit peuple et de sa vision du monde, tous les rêves d’un Congo nouveau qui agitent notre société dans ses tonitruances politiques n’écloront jamais de manière ferme et rayonnante. La révolution dont nous avons besoin pour réussir le futur, il est temps de la commencer maintenant sur cette base saine et fertile à laquelle notre pays n’est pas encore fortement sensible.

1.Une certaine orientation politique inquiétante

Souvent, les responsables politiques et tous leurs thuriféraires croient qu’ils sont grands parce qu’ils doivent faire de la « grande politique » et se faire voir partout comme des hommes importants, maîtres de toutes les révolutions qu’il faut pour changer notre pays. Ils font alors de la politique-spectacle, rien que de la politique-spectacle : celle des concertations, des consultations, des rencontres à sensation, des conférences internationales autour des grands thèmes comme la paix, la stabilisation, le développement économique, l’environnement, le genre, la mondialisation, la croissance durable, l’émergence. La RDC est complètement absorbée par cette vision de la politique ainsi orientée : une politique où « être c’est paraître », où « agir c’est faire parler de soi dans le monde médiatique ». On existe politiquement à la télévision et à la radio, surtout là où les organisations mondiales comme le FMI, la Banque mondiale, l’OMC, l’Union Africaine et les organisations régionales valorisent certains « acteurs » qui se croient de premier plan et qui déroulent leur importance dans des hauts lieux du pouvoir politique et de brillance mondaine. Au Congo, les figures de cette politique connaissent les noms de toutes les villes du monde où l’on a discuté du destin de notre pays : Lusaka, San City, Luanda, Nairobi, Kampala, Kigali, Addis-Abeba, Paris, Washington, Pékin. A analyser les débats  qui se sont déroulés en tous ces lieux et les décisions qui y ont été prises, on ne peut pas se départir de l’impression que les nœuds de grandeur que les Congolais ont noués autour de leur vanité en croyant qu’ils bâtissaient « un pays plus beau qu’avant » n’ont pas donné des résultats décisifs. Ils n’ont pas créé un grand pays : la paix, la stabilisation, le développement économique, l’environnement, le genre, la mondialisation, la croissance durable, l’émergence, tout cela qu’ils ont cru être les vrais fruits de la paix n’ont été que des révolutions en trompe l’œil, des illusions de révolutions, des mirages pour gonfler des vanités sans consistance. Tout cela parce que la paix a été pensée et célébrée d’en-haut, avec des magnificences d’en-haut, dans le jeu des concepts auxquels les populations n’ont vu que du feu. Si on essaie d’en faire le bilan, on se rend compte que leur seul acte de gloire est d’avoir été des révolutions de la salive dans des consultations, des concertations, des dialogues et des conférences innombrables. Nous exagérons sans doute, mais tous les Congolais savent que l’évaluation sérieuse des politiques des hautes sphères dans notre nation n’est pas loin de ce bilan inquiétant, même si de nouvelles tendances se dessinent peu à peu et donnent à croire que l’horizon s’éclaircira sans doute. Surtout si le pays prend conscience que la force d’une nation n’est pas l’agitation de ses élites, mais la mobilisation de ses forces vives que sont les populations : la base, les masses, le peuples, comme aiment dire les mouvements révolutionnaires.

2.Pour que l’horizon s’éclaire

La manière la plus forte de changer les choses, c’est de situer l’élan de toute révolution profonde en RDC au cœur même de notre société, dans l’esprit de nos populations, autour des choses simples et des réalités ordinaires dont les gros slogans politiciens ne s’embarrassent pas dans leurs pulsations médiatico-flambantes.

De quoi s’agit-il ? D’une bataille contre des structures d’esprit d’anti-développement dont on parle au Congo depuis de longues années sans jamais concentrer la réflexion sur des mécanismes et des outils de changement radicaux.

Quatre exemples suffiront ici. Ils sont significatifs. Ils portent sur des choses ordinaires et concernent les gens ordinaires. Si on s’y penche sérieusement, on comprendra qu’il convient de changer ces petites choses par de fortes campagnes de conscientisation, de mobilisation et de formation pour donner au pays une autre direction : la direction d’un développement porté par toute la nation, susceptible de donner à la politique un autre sens.

Premier exemple : la ponctualité et le sens de l’heure au Congo. On a beau dire partout dans le monde que le temps c’est l’argent et que le sens de la ponctualité est le commencement du développement, la société congolaise n’a pas encore intériorisé cette vérité claire et simple. Tout y est vécu dans les mentalités comme si l’heure était une fiction et le respect du temps un leurre funeste pour les Bantu. La révolution du temps, dans tous les domaines et à tous les niveaux, surtout auprès des gens simples, est un impératif absolu au Congo : elle implique et impose une certaine rigueur de l’esprit dans le travail et l’inventivité. Les grands slogans politiques et les tintamarres sur les cinq chantiers et la révolution de la modernité ont beau agiter les discours politiques, si les esprits au sein des populations ne savent pas que tous ces beaux rêves ne peuvent prendre corps qu’à partir de l’importance du temps, de sa gestion et de son esprit de rigueur, rien de grand ne se fera au Congo. Il faut des hommes et des femmes pour l’enseigner à la société congolaise. L’heure est venue, après tout le temps passé à dire aux Congolais et Congolaises qu’ils doivent changer ici et maintenant, de lancer et d’organiser une vraie dynamique de conscientisation, de mobilisation et de formation dont le cœur serait la révolution du temps dans notre société. Cela n’a pas encore été fait : il faut le faire.

Deuxième exemple : les toilettes et les déchets. Un pays vaut ce que sont ses toilettes et ce qu’il fait de ses déchets. Il vaut la gestion de ses immondices et l’attention qu’il accorde aux matières fécales dans toutes leurs translations au sein des habitations et autour des agglomérations. Sur ce point nous disons qu’au Congo, il faut une véritable révolution anale : l’esthétique de là où l’on jette et gère les excréments. Il faut en même temps une écologie de l’espace vital : la pureté des aires où l’on donne à la vie des splendeurs d’épanouissement. Ce sont des exigences quotidiennes et les populations congolaises ne semblent pas globalement sensibles à cette force du quotidien. Les maisons, les parcelles, les quartiers, les villes, il suffit de les étudier du point de vue des toilettes et des immondices pour comprendre que le développement comme attention à soi et à la qualité d’existence n’est pas une priorité au Congo. Une campagne de conscientisation, de mobilisation et de formation des gens simples sur leur responsabilité dans la révolution anale et dans l’écologie de l’espace vital est une responsabilité citoyenne. Nous ne l’avons pas encore faite, cette campagne, dans notre pays : nous devons la faire.

Troisième exemple : les sentiers dans nos villages et les routes dans nos villes. Les gens ordinaires ont cessé de penser que ces lieux relèvent de leurs responsabilités de quelque manière que ce soit. Il existe un tel sentiment de déresponsabilisé face aux axes routiers qu’on se demande si la circulation des personnes et des biens fait partie des préoccupations du commun des mortels ou pas dans notre pays. Tout le monde ne se tourne que vers l’Etat là où devraient s’organiser et agir les citoyens dans leurs terroirs pour inventer leurs propres champs d’action et leurs propres forces d’investissement humain. Il faut une révolution de la circulation dans nos terroirs à partir des engagements des gens eux-mêmes, quitte à l’Etat de prendre ses responsabilités là où les choses relèvent de ses compétences. Nous n’avons pas encore compris au Congo qu’il y a là un renversement et une réorientation de nos esprits à faire : il faut le faire ici et maintenant.

Quatrième exemple : les chauffeurs et l’état des véhicules dans notre pays. Nous connaissons tous au Congo ce que signifie l’expression « l’esprit de mort ». Ce sont des cars de transports fortement déglingués conduits par des chauffards qui ne respectent aucune règle de circulation routière et ne possèdent aucune pièce officielle ni pour eux-mêmes ni pour véhicules. Ces cars sont toujours surchargés de personnes et ils circulent au vu et au su des agents de l’ordre qui s’en accommodent selon le principe de la petite corruption où l’on récolter sans états d’âme un peu d’argent pour nourrir les enfants. Qui est responsable de ce système ? Tout le monde et personne. Cela fait partie de notre manière d’être : partout la circulation dans le pays ne semble pas inquiéter qui que ce soit. Dans nos villes comme dans nos campagnes. Les chauffeurs fous dans des véhicules « en folie » sont des miroirs d’un pays où les responsabilités personnelles dans les petites choses n’interpellent pas nos consciences. Ne faut-il pas se concentrer sur cette chose simple qu’est l’acte de conduire un véhicule et de transporter des personnes pour comprendre que des réalités doivent changer à ce niveau et que ce changement dépend des gens ordinaires ? 

Au fond : s’attaquer à « l’esprit de mort », balayer devant chez soi, participer à l’esthétique de son quartier, organiser la gestion du temps partout où l’on est concerné comme acteur social, le développement commence par ces choses simples, qui sont des symboles de fortes attitudes existentielles de promotion humaine véritable. Il existe des pays où un citoyen n’imagine pas qu’il peut jeter par terre une feuille de papier chiffonné ni une épluchure de banane sans s’attirer les foudres de ses propres concitoyens, et même de sa propre conscience. Il existe des nations qui ont rompu avec la culture des sacs en plastic et qui renouent déjà avec de beaux rythmes de pluie rien que par cette décision simple. Il y a des peuples qui calculent la rotation de leurs moyens de transport en seconde et en minute, et tout le monde sait que l’on doit toujours arriver avant l’heure pour être à l’heure. On connaît des gares, des aéroports, des cafés, des dancings et mêmes des ministères publics et des campus universitaires où les toilettes sont toujours propres, non pas parce que c’est de la magie ou de la sorcellerie, mais parce que chaque personne est responsable des gestes simples de tous les jours.

Commençons par là la révolution du nouvel homme congolais. C’est la meilleure manière de penser sérieusement la révolution de la modernité et de réussir sérieusement les chantiers du nouveau Congo.

Kä Mana

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