« L’INCAPACITE DE CREER LE DIALOGUE : UNE SOURCE DE DISCORDES AU SEIN DES MENAGES ? »

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 Le dialogue est incontestablement l’élément central et le plus important dans la gestion des relations de couple. Il est la voie de libération de la parole pour exprimer ses idées, sa pensée. Son déficit peut rendre infructueux tout contact et toute discussion entre les personnes et particulièrement dans le couple.

Au cours des formations de femmes et des couples « gagne-petit », respectivement en mars et en avril 2016, plusieurs problèmes relationnels entre les conjoints et dans le ménage ont été évoqués. Lors de l’évaluation semestrielle, effectuée en mai 2016, les femmes accompagnées ont formulé des besoins en formation, parmi lesquels la capacité de créer le dialogue. Leur souci est de pouvoir comprendre leurs situations, d’acquérir des connaissances qui leur permettent d’améliorer leurs rapports aux hommes et de sortir du cycle des violences perpétrées dans le ménage.

Dans le cadre de la recherche-action, le programme genre de Pole Institute a fait l’analyse des besoins exprimés, a scruté leurs interactions, les manifestations des causes et effets et a choisi le thème central : « L’incapacité de créer le dialogue : une source de discordes au sein des ménages ? », thème d’étude au cours de l’atelier du 07 juillet 2016, qui a réuni 36 femmes « gagne-petit ».   

Analyse du contexte

Originaires des milieux ruraux du Nord et du Sud Kivu, les femmes « gagne-petit » accompagnées de leurs familles ont choisi leur deuxième habitation, la périphérie de la ville de Goma. Dans un contexte d’insécurité, d’instabilité politique et économique de la région, des familles migrent de zones rurales, conservatrices, vers des lieux urbains, où se confrontent différentes cultures traditionnelles et modernes, cela, dans l’espoir d’obtenir une vie meilleure. Cette dernière s’annonce rude, la multi-culturalité forte et l’adaptation difficile. Seuls les plus forts survivent aux nouvelles tempêtes qui déracinent les mal initiés à leurs cultures, bouleversent les moins scolarisés; et dépouillent les moins forts économiquement.    

Les concernés se trouvent alors pris au piège de la confrontation entre des cultures traditionnelles persistantes, tantôt négligées, tantôt soutenues, cependant peu maîtrisées ; des religions étrangères adoptées mais peu assumées et une modernité convoitée, pourtant mal connue. Faire, assumer et exprimer ses choix devient une véritable pierre d’achoppement.

Au sein des ménages, les conjoints et leurs progénitures sont confrontés à ces réalités, tous sont secoués, mais chacun les vit différemment selon qu’il saisit ou pas les enjeux, et parfois dans l’indifférence suivant qu’il est responsable, compatissant ou attentif à l’autre. Les choix de l’un ou l’autre conjoint déterminent alors le devenir du ménage et le sort du dialogue. Cette situation conduit à une lutte pour le pouvoir (déjà conféré à l’homme par le système patriarcal) et le contrôle de l’autre, ainsi qu’à une communication verticale contre productive dans un dialogue des sourds.

Deux question se posent alors: Dans un contexte d’adversité, comment expliquer que deux personnes, qui vivent et veulent continuer de vivre ensemble, écartent l’élément capital qu’est le dialogue au sein des couples ? Quelles conséquences ce déficit de dialogue entraîne-t-il ?

Présentation du problème et réactions

Nous avons constaté, tout au long des débats entre femmes, que des accusations proférées à l’endroit de leur époux ont pris le dessus et que l’incapacité de se remettre en cause est grande. Pour elles, les hommes au village sont responsables et respectueux. Une fois en ville ils changent de comportement et d’attitudes, se détournent de leurs devoirs. Certains abandonnent épouse et enfants à leur propre sort.   

Les histoires de vies des femmes présentes à la formation distinguent des problèmes d’ordre culturel et social de ceux d’ordre économique.  

  1. Questions d’ordres culturel et social

On note une communication verticale où chacun donne des injonctions à l’autre. Il sous-entend qu’un ordre donné par l’un doit être suivi d’une exécution inconditionnelle par l’autre. Chaque partie présente au dialogue veut faire passer son idée avant celle de l’autre et n’accorde pas le temps de discuter et d’établir des priorités d’intérêt commun. Chaque interlocuteur parle à l’autre sans accorder suffisamment d’attention à la réceptivité ou à la réaction de l’autre. Un discours contradictoire n’a pas de place et dégénère dans des disputes. Il n’est accepté que si le répondant est considéré comme le plus « intelligent ». 

      b.Questions d’ordre économique

On identifie une pauvreté économique qui pèse sur toute la famille, mais perçue différemment par les deux partenaires : l’un et/ou l’autre pense que son conjoint lui refuse les moyens de vivre mieux. Volonté de vivre au-dessus de ses moyens ? Crise de confiance ?

Plusieurs réactions à ces questions selon le cas: un silence embarrassant, des actions contraires à l’attente de l’autre, surprise que l’autre agisse contrairement à l’attente, contrariété, exaspération, colère, humiliation, hypocrisie, culpabilisation, culpabilité, regret d’avoirnoué cette relation, refus de réparer, refus du sexe, violences physique et psychologique, refus de donner la ration, manque de transparence, détérioration des relations, manque de respect, sentiment d’abandon, fuite, crise de confiance, etc.

Notons que seules les questions de gestion du sexe et de gestion de finance sont revenues plusieurs fois comme étant au cœur de souffrances des couples. Lors des séances de formations de mars et avril, nous avions décelé des objectifs divergents lorsque les partenaires au foyer s’engagent dans le mariage. L’une des raisons majeures de se marier chez la plupart de femmes est d’avoir quelqu’un qui les prend en charge. L’argent est leur visée première et dans ce cas le mari est le bailleur. Chez les hommes, le sexe est l’objectif primordial de mariage. 

Causes du problème (opinions personnelles)

Plusieurs causes combinées sont à l’origine du problème de déficit de dialogue :

Nous pouvons évoquer des causes culturelles et l’ignorance transmises par une éducation familiale déficitaire dans le domaine de la communication et de dialogue en particulier. Les couples ne sont que peu ou pas du tout préparés et initiés à la création et à la gestion du dialogue. Nous avons relevé de problèmes liés au manque de repère et de modèle dans un environnement changeant, de croyances et de convictions. La méconnaissance de l’autre, le manque d’effort pour le découvrir, sont souvent des causes qui limitent la création du dialogue.  

L’adaptation à un nouveau milieu n’est pas toujours évidente. Des risques d’imitation et d’aliénation sont grands et des conflits inévitables.

Analyse du problème

A l’est de la RDC, une femme ne donne pas d’ordre à un homme, ni dans la culture, ni dans la religion. Seul le contraire est vrai. Une femme ne s’oppose pas à l’ordre de son mari. Sinon, c’est un mépris qui mérite une punition. De ce fait, le ménage devient un lieu où l’on ne communique pas autrement que sous le mode vertical d’injonction et d’exécution. Cette façon de dialoguer se perpétue de génération en génération par l’éducation en famille. Toutefois, des changements mineurs s’observent : sous l’effet de l’influence d’autres cultures, de la modernité et de l’évolution des sociétés.

De plus en plus des femmes violent cette consigne et osent contredire le mari. D’autres s’inspirent du modèle masculin en utilisant le même canal de communication verticale contreproductif et se heurtent à la colère du mari qui se trouve supplanté ou dominé par sa femme. Elles sont rappelées à l’ordre biblique et culturel : la docilité, la soumission, le silence.  Les femmes ont intériorisé ce principe et s’y plient. Cependant, dans la pratique, un des facteurs importants, souvent non dit, entre en jeu : la finalité de la fille et le but du mariage. C’est là que se pose la question de l’intérêt de chaque contractant au mariage comme évoqué plus-haut : le sexe et l’argent. Culturellement l’homme prend en charge la femme, cette dernière s’occupe de la procréation et de la gestion du ménage. L’évolution sociale et la destruction de l’environnement social traditionnel exigent une adaptation. Dans un contexte de crise économique et sociale, le poids est lourd à porter. Ainsi, cette considération d’ordre culturel de l’argent et du sexe est connue des deux partenaires comme un droit inaliénable, même s’il n’est pas toujours avoué à haute voix. Dès lors que les attentes de l’un et l’autre ne sont pas respectées et satisfaites, il va de soi qu’il y ait contestation et réclamation, même violente ; en cas d’une déficience de dialogue. On ne réclame pas un droit, on l’arrache, dit-on.   

Actions entreprises après l’échec du dialogue

Les couples font recours à plusieurs voies en cas d’échec de dialogue:

  • Résoudre le problème par un autre problème (pas de sexe, pas d’argent et inversement)
  • Silence, mépris, méfiance et humiliation de l’autre
  • Violences physiques, sexuelles, psychologiques/morales et économiques
  • Infidélité et alcoolisme, etc.

Ces actions aboutissent à une peur permanente de l’autre, surtout de la part de femmes.

Conclusion

Le déficit de communication est imputable à une conjonction des causes, car aucune de ces causes n’est responsable à elle seule. Des causes culturelles à l’ignorance transmise par une éducation familiale déficitaire ; à la crise de repère et de modèle dans un environnement changeant, jusqu’aux croyances et  convictions personnelles ; de méconnaissance de l’autre jusqu’au refus de le découvrir, voilà autant des causes qui limitent la création du dialogue dans le ménage, au détriment de la paix. 

 

Que faire ?

  • A court  terme, conscientiser et former les couples sur les enjeux de la communication et du dialogue.
  • A moyen terme, harmoniser les pratiques culturelles, religieuses et juridiques.
  • A long terme, revoir le système éducatif en famille et à l’école

 

 

                                                                                        Par Solange Gasanganirwa.

 

Goma,  juillet 2016.

 

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